Alors voilà, tu es là, riant, souriant, et puis d'un coup ça te submerge.
Les mots qui entrent en toi, dans ton corps, parce que tu te les as pris en pleine poire, tu avais tendu l'oreille à l'arrivée de jolies sonorités, et c'est ton corps tout entier qui est maintenant pendu à la source magique de ces mots si vrais, si justes, si beaux.
Si vrais, si justes, si beaux, ils t'envahissent toute entière, les frissons glissent de partout, tu gémis du froid, tu trembles comme une de ces feuilles d'automne qui tombent de plus en plus ces jours-ci, c'est l'émotion qui te submerge, qui t'embrume l'esprit, ça coule entre tes doigts, là, ce serait comme attraper du vent, essayer d'attraper du vent, un instant tu le sens sur tes doigts juste après il a disparu.
Oui, tu avais oublié ça. Le bonheur est bête, heureux les imbéciles, loin derrière toi, la douleur grandiose, celle qui, en un éclat, brûlait tout ton corps dans un immense feu de joie déchirant tes entrailles avec une beauté fatale. Mais quoi, la création, la beauté des mots, ils viennent mieux dans les moments insupportables, toi qui essayais d'attraper du vent, tu dessines du blanc, du vide, du vent sur ta feuille de papier, les doigts gelés, tu essaies de dire, sur ton clavier noir, tu essaie de dire quand les mots t'ont prise, déversant des flots glacés dans ton corps, une douche froide et ton esprit embué qui n'arrivait plus à reconnecter à sortir des phrases enchanteresses, de la drogue des mots, des mots, entendus par hasard, à ne plus pouvoir en décrocher, à ne plus saluer les amis de peur d'en louper quelques uns, ces mots, magnifiques, ceux que tu étais la seule à entendre, à saisir, ces mots, superbes, ceux qui ne t'avaient jamais été destinés.
Puis ça va s'arrêter. La source tarie, tu resteras en suspens un instant, le temps rattrapera son arrêt magique, filera comme ce vent, glacé, et tu vas désespérément de raccrocher à un de ces mots, essayer de te raccrocher à ces mots, à ce vent de paroles qui file, qui file, qui aura filé disparu après, juste un souvenir glacé et intemporel, ce jour, quand était-ce je ne sais plus, quand assise sur le bitume dur et gris de crachats millénaires et de vieux mégots écrasés, tu avais entendu par hasard une suite de sons magique, splendide et effrayante, chambouler toutes tes pensées un court instant, que disaient-ils, ces mots? Tu ne sais déjà plus.
Le temps a repris son cours, toi, heureuse, tu vis sans trop de prétention dépressive, riant d'un rien, d'une glace élastique, d'une vanne stupide, au comble du bonheur par le sourire de celui que tu aimes, une petite vie simple sans plus aucune accroche, tes douleurs passées comme un souvenir, une cicatrice, une chute qui apprend plus qu'elle blesse, et un simple souvenir d'adolescente dans le coeur comme un trésor éphémère et à jamais disparu.

