-- Comme tu viens tard, dit-il en caressant les plumes.
-- C'est que je ne vole pas encore vite, dit l'oiseau. Je rase terre...
-- Pourquoi?
-- Je suis si faible.
-- Que te faut-il pour voler vite?
-- Ton foie.
-- Tiens; mange.
Le lendemain l'aigle avait huit plumes de plus; et quelques jours après il devançait l'aurore. Prométhée, lui, maigrissait.
-- Parle-moi du dehors, lui disait Prométhée, que deviennent les autres?
-- Oh! Maintenant je plane, répondait l'aigle; je ne sais plus rien que le ciel et que toi.
Ses ailes lentement s'étaient accrues.
-- Bel oiseau, que racontes-tu ce matin?
-- J'ai promené ma faim dans l'espace.
-- Aigle! Tu ne seras jamais moins cruel?
-- Non! Mais je peux devenir très beau.
Prométhée, s'éprenant de la beauté future de son aigle, lui donnait chaque jour d'avantage à manger.
Un soir, l'aigle ne partit pas.
Le lendemain non plus.
Il occupait de ses morsures le prisonnier qui l'occupait de ses caresses, qui maigrissait et s'épuisait d'amour, tout le jour caressant ses plumes, sommeillant la nuit sous son aile et le repaissant à loisir. - L'aigle ne le quittait plus ni la nuit ni le jour.
Texte: André GIDE, Le Prométhée mal enchainé
Clip: PJ HARVEY, That Was My Veil